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La beauté inépuisable du vivant repousse l’horizon sans fin du poème

Michel Ménaché

Annie Salager : Travaux de lumière, Revue Europe, 984, avril 2011, p.350-351

 

(texte intégral)

Le dernier recueil d’Annie Salager, Travaux de lumière, procède du décryptage des sensations immédiates nées des étreintes charnelles avec le réel le plus secret. Hymne à la vie et aux sources que la poésie préserve encore des barbaries triomphantes. Six séquences se succèdent dans une composition impressionniste, une manière d’inventaire du patrimoine intime, palpable ou intangible.

 

Aimez-vous la mer, le tango.

 

La poésie, c’est d’abord capter ce qui échappe, se laisser conduire par le sortilège de ce qui advient : « Eau lustrale où chacun / voit sa propre / langue / ficelée de lumière / sirène et Sybille / qui nous / mène par / le bout du nez. » La beauté des corps est éphémère, une simple métaphore suscite le frêle équilibre entre sérénité et souffrance. L’incarnat qui s’estompe, et c’est déjà le sommeil prémonitoire, la mort qui rôde : « la voilà nue seins d’hirondelles / au naturel de sa pâleur / je sens qu’elle va s’endormir. » Annie Salager observe le « jeu des / transparences, » revient sur les traces de son passé, une île non reconnue, « portée / sous les jeux de lumière / par la voie très obscure / indirecte composée / de cercles et d’allers-retours / la chimère le / tango du temps. » La mémoire sombre ou se délite. Mais rester à l’écoute donne sens à la quête, au début de la fin : « Elle est l’aleph caché / en pleine lumière / au revers des poissons / Ecoute les reflets. » Le tango des questions, en écho à Borges cité en exergue, est une invitation au « voyage du rien » où [se] danse « la poussière des graminées » où s’échange « la fleur du vide / avec un peu de vie autour. » Donner sens à son destin par-delà la souffrance. A ce propos, elle évoque le courage et l’obstination du poète argentin Juan Gelman qui après la dictature « a tenu / à vivre / jusqu’à la retrouver / sa petite fille / comme tant d’autres / disparue-adoptée.» La blessure comme signe de reconnaissance universelle…

 

Le lumineux le celé.

 

Les mythes de l’enfance sont jouets d’ombre et de lumière, entre joie et terreur : « l’air lui emplissait la poitrine d’une musique des couleurs / et son cœur silencieux choisit de les aimer / sous l’humiliation obscure ce qui jamais fut la vie. » Les souvenirs se bousculent, frappent les tympans. Les images fusent, soulèvent de nouvelles énigmes, sans dévoiler le mystère ontologique : « Qui frappe à la porte ? / Le sol s’est fissuré / où crie l’oiseau du vivre / sous le pas du devin / qui a tourné le dos… » Les métaphores sont comme tressées en lianes sémantiques, filées avec un rien de préciosité. Ainsi, à propos d’un étranger interrogeant sa solitude, l’évocation est esquissée jusqu’à l’ellipse qui laisse le lecteur en suspens : « Le temps la brise / tessons aux angles salis / par l’usure / l’encrasse / obstiné sur le sol / où l’amour manque / il court dans la rue / il a rêvé / quelque chose d’elle / sans connaître son nom / déchiffre avec peine ses traces / il lui arrive de fermer les yeux / d’oublier ses doutes sa peur / pour lui sourire / dans la rue mal éclairée. »

 

Sphères souffles relais.

 

Sensations immédiates du corps égrenées mezza-voce, chant léger, caresse qui passe sur la page : « Où j’aime tomber / mais dans / l’odeur des roses / les lis de mer / la lumière et le piercing / des martinets… » La soif est un thème récurrent de cette quête des sources vives, remontée vers les sensations premières revisitées, les profondeurs de l’être, les visions futures appréhendées, avec toutes les nuances de la langue : « Et j’aime aussi voler […] / j’aimerais oublier / les barbaries futures du siècle / les aventures du climat sur mes plumes […] et peu à peu user / tous mes atomes dans l’espace. »

 

 

Ecailles feuillages plumages.

 

Une citation de Levi-Strauss ouvre ce quatrième mouvement, accordant plus d’importance aux sensations qu’aux connaissances livresques pour définir l’essence de l’espèce, dans son unité multiple et sa continuité. Cet esprit éclaire la tonalité dominante de l’écriture d’Annie Salager qui cristallise deux ou trois sensations dans l’envolée resserrée du poème, libère les fulgurances ou les éclats fugaces de l’enfance retrouvée : « D’une aile me / frôle une palombe / venue sur mon épaule / l’envol d’une parole / à peine suggérée / …/ la tâche de la dire / la voici disparue / tout le ciel tenu / dans son œil. »

 

Dépaysages.

 

De la perception de l’environnement immédiat à la vision cosmique, de l’atome à l’univers, Annie Salager explore le réel à la lumière des observations astronomiques, sans confondre les genres, par la seule force des images : « Absorber l’espace ne faire qu’un / maîtriser le temps faire du temps l’instant / qui glisse et demeure mouvant inchangé / abolir le hasard de l’être avec son doute et sa souffrance / ne faire qu’un de soi à soi avec le pur plaisir du vivant / comme dans un conte qui lui aussi finirait bien // Et devenir juste en glissant l’harmonie / de la créature et du cosmos… » Manière noire rend hommage au plasticien Michel Roncerel en action, révélant au spectateur « le sentiment poignant des choses » ou encore « la tension entre visible et invisible… »

 

Oliviers nomades.

 

La poésie d’Annie Salager vibre sans soubresauts, respire sur le fil ténu de l’effacement progressif. Douceur tragique ou refus du tragique ? L’observation apaisée du cycle biologique inéluctable : « à peine êtes-vous suants / des siècles de labeur / que déjà c’est la nuit / le ciel à vif qui nous roule / dans une averse drue / d’étoiles et des précipitations d’infini / où le temps avant de disparaître / s’élargit en vous une seconde […] l’ombre lutte avec l’ange // N’est-ce pas leur combat qui épuise / d’ensemencer l’espace et l’atome fleuri / de l’énigme où toujours la nuit se fracture ? »

 

Travaux de lumière met en perspective six polyptyques irrigués de transparences intimes. Fragile équilibre entre le plein et le vide de la précaire et précieuse condition humaine. La beauté inépuisable du vivant repousse l’horizon sans fin du poème…