jeudi 24 août 2017
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Portraits d’auteur sous la terre de ses ancêtres

Briitte Giraud

Libération, 1991

En même temps que les mines des Cévennes ont fermé dans les années 80, la mémoire des mineurs s’est figée. Dans son dernier livre Les visages et les voix(1), l’écrivain lyonnais pose la question « impossible » : « Que font les humains de la mémoire, des lieux du travail et des paysages où ils furent quand tout est détruit ? ». Il réinvente la voix de ces travailleurs de l’ombre dont il tient lui-même la parole. Enfant, il vivait au cœur de ce pays minier, à la Grande Combe, bastion et sanctuaire du bassin houiller, « entre Bessèges et Saint Jean du Gard ». Son grand-père est mort à la mine dix ans avant sa naissance.

Par les nombreux mineurs qu’il a rencontrés au cours des six mois qu’il a passés dans les Cévennes entre Décembre 90 et juin 91, à la Bourse du travail d’Alès ou à La Levade, au pied de la Vallée Longue où habite toujours son oncle, lui aussi un ancien des crassiers. « Les mineurs de La Levade ont senti que j’avais envie d’écrire cette histoire », se souvient Patrick Laupin, « ils se sont mis à parler. Nous nous donnions des rendez-vous tacites, à 10 heures du matin sur la place ou en fin de journée ».

L’auteur a choisi de glisser dans ses pages certains témoignages tels quels, en alternance avec son ton d’écrivain, plus feutré, pour rendre hommage à « la vérité blessée de leur langage ». Il leur fait dire sans détours leur « courage tout à fait naturel », la silicose, « la ville sous terre, en marche ». Ils assènent quelques impressions troublantes comme cette allusion empreinte de gravité : « ça fait aujourd’hui comme ceux qui ont été dans les camps de concentration et qui peuvent pas parler, il y a des choses qu’on peut pas, qu’on veut pas dire, le mineur qui a passé près, il le raconte pas … ».

Autour des réflexions des anciens, Patrick Laupin a tissé sa toile, retrouvant une voix féconde. Il saisit la lumière mauve et bleue des Cévennes, la densité des feuillages ou le vent brûlé. Son écriture marquée d’une infinie tendresse se recueille devant la violence des orages qui « saisissent les ravins de terre rouge éboulés sous les fougères » et bat du rythme du pouls du corps humain « trempé » comme les caractères des hommes, aux intempéries naturelles ou sociales.

En de courts textes intitulés « dialogue de la fatigue », « la patience du temps » ou « géographie du tourment », l’auteur, étrange visiteur de toujours, met à jour la douleur secrète des hommes confrontés quotidiennement à la mort, leur générosité, (« Je n’ai jamais entendu mon oncle se plaindre… la plainte est toujours ce superflu qui s’ignore »), leur naissance chaque jour recommencée à leur remontée du puits, « leur dignité sans égal sur leur visage humble ». Les photographies du lyonnais Yves Neyrolles, en regard des textes, fixent les visages dans leur émotion retenue et les lieux, déjà reconquis par la nature, dans leur abandon.

Le livre de Patrick Laupin est acte de partage. Une communion que l’écrivain poursuit par de nombreuses lectures publiques dans les lieux de son origine. Les mineurs y viennent toujours plus nombreux. Ils ont même demandé que Les visages et les voix soit vendu chez eux, dans les bureaux de tabac et les boulangeries.

Théo S.

(1) Editions Cadex